• Carnet de bord Gyrovague, le voyage invisible / été.

     

    Jeudi 14 juillet, au départ de la Javie.

    Il est 9h30. Voilà deux heures à peine que je propulse ma capsule. J’ai quitté une foule enthousiaste de trois spectateurs. Jean Paul le constructeur de cet engin et un sexagénaire avec son chien dans une auto fourgonnette qui passait par là. Il s’est arrêté pour voir de plus près ce drôle d’appareil. Le chien, sans-doute pour me porter chance ou trouvant que la capsule avait une odeur pas d’ici, en a profité pour la baptiser.

    Je quitte la capsule pour un repérage. Il me faut choisir entre suivre le cour d’eau plus bas qui me fera arriver au pied des roubines ou suivre le sentier. De retour, le cylindre s’est proprement volatilisé. Je retourne tout le paysage alentour à la recherche d’un éclat argenté, je fouille, je scrute en vain… Sans me résoudre à l’idée de devoir appeler le musée : « vous allez rire, j’ai perdu la capsule… » Quel con.

    Un lynx traverse la prairie.

    Arrive Annie. Elle marche, sur la tête un bob rafistolé par ses soins.

    Je lui explique que j’ai perdu mon cylindre de 1,70 m de diamètre tout en aluminium. Elle n’a pas l’air étonné. Elle regarde les environs : la prairie qui tapisse le versant encerclée de bosquets broussailleux et au fond un torrent asséché qui butte sur une falaise abrupte, surmontée d’une épaisse forêt …« Non les gens d’ici ne feraient pas ça »…

    La capsule est là, posée entre deux arbres un peu plus bas, un coup de vent l’a faite rouler.

    Annie reviendra demain.

    Vendredi 15

    A tant grimper, on se rapproche des paysages lunaires. Les seuls éléments qui en diffèrent sont les taches vertes que fait la végétation.

    C’est avec le bruit du cylindre frottant sur la pierre que nous arrivons à Boullard. Une petite armée d’enfants nous y escorte jusqu'à la fontaine. Cette troupe armée de bâtons rappelant par leur forme des armes à feu, porte des casques de tous ordres. A Boullard un drapeau aux couleurs bleu, blanc, vert est hissé sur un mât improvisé. Il en est descendu chaque soir au tintement de la cloche de la chapelle. A Boullard nous ne sommes pas dans une colonie sélénite mais en Patagonie Basse Alpine Estivale.

    Annie me quitte ici.

    Samedi 16

    Petit matin

    Je sais quand point le jour à la façon dont crépite le cylindre sous les ondées thermiques. Chaque matin, blotti dans mon duvet, je guette la montagne inversée qui devrait illuminer ma chambre noire. Invisible dans l’ombre, elle apparaît au fur et à mesure que l’aurore éclaircit.

    Après midi.

    Je croise une chienne, un border collie, et nous voici réunis. Je l’appelle Chien.

    Lorsque la pente se fait plus forte, notre manège est bien rodé : d’abord je monte les sacs suivi de Chien, arrivés au point haut je dépose le barda et elle reste là en bonne gardienne, tandis que je redescend seul pour hisser la capsule allégée.

    Le temps est doux, Chien tire la langue.

    En bonne compagnie, je ne pense plus à rien et pousse la capsule machinalement jusqu’au col de Mal d’Hiver.

    « Chien y aura-t-il de l’orage cette nuit ? »

    Dîner

    Nous dînons ensemble, un Aligot lyophilisé, un reste de thé, du fromage pour elle, de la pâte de coing pour moi, deux biscuits chacun.

    Avant la nuit j’entends gronder l’orage au loin.

    Pendant la nuit.

    La pluie tambourine sur la capsule, je laisse entrer Chien.

    Elle passe la nuit à remonter le long du duvet pour me fourrer le museau dans l’oreille.

     

    Rêve de l’homme de la forêt

    Je suis en train de chier dans la forêt. Je dis au chien de ne pas s’approcher et de ne surtout pas bouffer ma merde (je n’aimerais pas qu’il me lèche après).

    Je prends de la mousse pour recouvrir mes excréments quand j’entends grogner derrière moi.

    Cette mousse est la barbe de l’homme de la forêt. Il a les yeux rouges et un fusil.

    La crosse ressemble à un vieux morceau de bois auquel est fixé une pierre polie. Le canon est fait dans le tronc d’un églantier recouvert d’épines.


    Dimanche 17

    Sortis tout droit d’un magazine de vente par correspondance Ducatillon, deux géants des montagnes m’aident à passer un rocher tombé sur la voie.

    La journée a plutôt bien commencé avec un petit déjeuné au gîte de Flagustelle à Verdaches. La remise de Chien à son maître (qui s’est avéré être le maire de Verdaches) par une tierce personne croisée sur le chemin m’a un peu attristé mais aussi rassuré car mes vivres n’auraient pas survécu longtemps à sa voracité.

    Mais il a fallu deux coups de tonnerre pour que je sorte en hâte de la capsule me mettre à l’abri de la foudre, à la merci de la pluie. Deux coups de tonnerre de plus et mes vêtements sont transpercés de pluie. Au profit d’une accalmie, je reviens à la capsule. Celle-ci, comme par magie, s’est transformée en casserole remplie d’un bouillon qu’il ne me reste plus qu’à écoper avant de la faire rouler jusqu'à un mélèze où je tends un fil à linge. Sous une pluie plus fine je tente de faire sécher les vêtements trempés par l’orage.

    Plus tard

    Prostré dans le cylindre je scrute vainement le ciel en espérant une accalmie pour la nuit. Au cas où, j’ai repéré une cabane prête à s’effondrer en amont.

    Il faudra que je dise au maire de Verdaches que son chien aime l’art.

    Lundi 18

    Les deux géants des montagnes sont passés ce matin voir ce qu’il restait de ma personne. Souriants, l’air goguenard, ils semblaient heureux de me voir en vie.

    Le reste de la journée se passe sur des chemins à flan de coteaux ou dans des ornières souvent trop étroites pour accueillir la capsule et où il faut faire preuve de délicatesse. Tout ici n’est que gaieté champêtre jusqu'à la nuit tombée sur le plateau…. Seule épine à ce paradis, une écologiste extrémiste, qui a un certain savoir faire pour me donner un avant goût du purgatoire. Elle accompagne mes efforts en me reprochant l’extermination par écrasement de la faune arthropode.

    Mardi 19

    Un chien dans sa niche voilà la sensation que j’éprouve lorsque je m’endors dans la capsule stationnée près du restaurant « le Chalet » à la station du Grand Puy.

    Des voitures s’arrêtent, d’autres repartent, des rires, des voix « Marseille n’est plus ce qu’elle était, elle a abandonné tous les vrais marseillais ! », des claquements de porte.

    La journée était à l’orage avec des accalmies bordées de fraises et de framboises sauvages.

    Mercredi 20

    L’ascension jusqu'à la Cabane des mulets se fait sans difficulté dans le pickup du Berger croisé ce matin et qui occupe la bergerie tout l’été. Arrivé, c’est un « tricheur » en guise de bienvenue qui m’est envoyé par SMS via le portable du berger par le patron du restaurant le Chalet. On ne badine pas avec la montagne.

    Jeudi 21

    Repos

    Vendredi 22

    A quoi reconnaît-on un bon chemin d’un mauvais chemin ?

    Aux nombreuses bouses qui le jalonnent et que l’on ne manque pas d’écraser.

    Acclamée par une foule de vaches, d’ânes, de marmottes et de quelques touristes tous aussi enthousiastes les uns que les autres, la petite équipe composée de Annie, Christelle, Jean-Paul et Nicolas s’ébroue en direction du col de la Pierre.

    Le soir

    La capsule est amarrée en équilibre sur un surplomb rocheux.

    Départ de Christelle et Jean Paul.

    Samedi 23

    Arrivé de Fred et Aline.

    Voilà deux jours que nous montons, poussons, tirons.

    Un jour que nous mouflons, assurons, hissons mètre après mètre, caillou après caillou.

    Un jour pour faire cent mètres.

    Voilà deux jours qui n’en font qu’un.

    Voilà le col la Pierre.

    Trompons la monotonie d’un paysage sublime par l’ingestion d’un rhum arrangé.

    Départ de mes compagnons.

    Tu verras là-bas c’est ailleurs, c’est sauvage avait prévenu Jean-Pierre.

    La montagne a les couleurs du pelage du loup, l’air y est métallique, une pieuvre passe dans le ciel, attrape de ses tentacules une montagne.

    Emu et triste, je contemple les gigantesques chaos qui m’entourent et les petites tâches que font les os blanchis sur mon îlot de pelouse alpine.

    Dimanche 24

    C’est ici que c’est arrivé dans le vallon aigu d’un torrent au nom imprononçable. Alors qu’en esprit j’atteints déjà l’arrivée, elle me glisse des mains. Ca n’a pas fait plus de bruit qu’une petite pierre qui ricoche. De quinze mètres elle est tombée. En bas je la retrouve cabossée et éventrée par endroits mais elle roule encore.

    Je poursuis la descente vers le GR6.

    En bas, beaucoup plus bas, affamé, épuisé, j’ai croisé une colonie de vacances qui m’a aidé jusqu’au point final de mon voyage d’été.

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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